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Mon témoignage dans le podcast NOUS (nouspodcast.fr), à propos de mon enfance auprès d’une mère alcoolique, montre comment la parole intime, lorsqu’elle se déploie dans un cadre d’écoute, devient un véritable travail psychique plutôt qu’un simple récit biographique. Ce type de mise en mots rejoint profondément ce qui se joue en psychanalyse lorsque quelqu’un « témoigne » de son histoire, de ses blessures et des liens qui l’ont façonné. Je m’exlique.

Mon témoignage : de la blessure à la parole
Dans l’épisode, disponible ici sur YouTube, je raconte comment je découvre très tôt l’alcoolisme de ma mère, médecin, et combien cette révélation imprègne ma construction d’enfant puis de jeune adulte. Grandir avec une mère alcoolique confronte l’enfant à un parent à la fois aimé, effrayant, parfois absent psychiquement, ce qui crée un climat d’insécurité affective et de confusion des repères.Dans le podcast, j’insiste sur le fait qu’il s’agit pour moi de ma première prise de parole aussi ouverte sur ce vécu, ce qui marque un franchissement subjectif : je passe du secret, de la honte, à une parole adressée, audiblement assumée. Un sorte de coming-out ! Devenu psychologue, je transforme en partie cette blessure en capacité à accompagner d’autres sujets aux prises avec l’addiction, ce qui illustre un mouvement de sublimation, c’est‑à‑dire la dérivation d’une souffrance vers une activité socialement utile et psychiquement élaborative.
Short Instagram pour avoir une première aperçue de la thématique abordée :
Témoigner en psychanalyse : au‑delà du récit
En psychanalyse, le témoignage ne se réduit pas à « raconter ce qui s’est passé », il désigne l’acte de reprendre son histoire sous le mode de l’association libre, en laissant surgir ce qui échappe au contrôle volontaire. L’analysant ne livre pas un dossier objectif mais un montage singulier de souvenirs, de fantasmes, de trous, qui parle autant de ce qui est dit que de ce qui ne peut pas encore se dire.
Freud a montré que la parole en analyse est toujours travaillée par l’inconscient : lapsus, contradictions, répétitions, silences sont autant de formes de témoignage d’une vérité psychique non su. Témoigner, dans ce cadre, c’est accepter de se laisser surprendre par sa propre parole, de découvrir que quelque chose se dit « à son insu » et pourtant très intimement.
Processus inconscients pendant le témoignage
Quand un sujet témoigne – dans un podcast ou sur le divan – plusieurs processus inconscients se mettent en mouvement au-delà de son intention consciente.
Le transfert : la personne adresse son récit à une figure d’écoute (analyste, journaliste, auditeur) sur laquelle se déplacent inconsciemment des attentes et affects anciens, souvent liés aux parents. Dans mon cas par exemple, parler à un animateur et à un public peut raviver l’attente d’un adulte enfin fiable, qui entend et reconnaît la souffrance de l’enfant qu’il a été.
La compulsion de répétition : le sujet tend à répéter des thèmes, des scènes, voire des scénarios relationnels douloureux dans le récit lui‑même. Le fait de revenir plusieurs fois sur un moment fondateur (par exemple la scène où je découvre l’alcoolisme maternel) montre à quel point cet événement fonctionne comme noyau traumatique autour duquel la mémoire s’organise.
Au fil du témoignage, la symbolisation se déploie : le vécu brut (angoisses, images, sensations) se transforme en mots, métaphores, enchaînements narratifs qui donnent une forme partageable à ce qui, jusque‑là, était peut‑être seulement ressenti. La symbolisation permet de « mettre à distance » sans effacer, d’installer un écart entre le sujet d’aujourd’hui et l’enfant de l’époque.
Après le témoignage : remaniements psychiques
L’acte de témoigner ne se clôt pas quand le micro s’éteint ou que la séance se termine : il ouvre une série de remaniements inconscients qui se poursuivent après coup.
Sur le plan du Moi, il y a souvent un gain d’unification : le sujet peut se percevoir moins morcelé, moins pris entre un « avant » honteux et un « après » socialement présenté comme lisse. Dire publiquement le traumatisme et le vécu peut réduire la nécessité de double vie psychique entre le masque social et l’enfant blessé, par exemple.
Sur le plan des affects, la parole provoque parfois une « poussée » émotionnelle différée : rêves, larmes, irritabilité ou soulagement peuvent surgir dans les jours qui suivent. C’est ce que la psychanalyse nomme l’après‑coup (Nachträglichkeit) : un événement ancien prend un sens nouveau à la lumière du récit qui vient d’en être fait.
Parler transforme également la place du secret familial : ce qui était tu ou minimisé (l’alcoolisme de la mère, ses effets sur l’enfant) devient un fait psychique reconnu, susceptible d’être pensé, transmis autrement aux autres générations ou au public. Cette levée partielle du secret n’est pas sans ambivalence : elle soulage, mais peut aussi réveiller la culpabilité de « trahir » la famille ou le parent malade.
De la parole intime à la parole publique
Le podcast NOUS prend la forme d’un témoignage public, à mi‑chemin entre la confession intime et une démarche de sensibilisation autour des addictions (une page de mon site web y est dédiée, ici).
Ce déplacement de la parole – du cabinet ou du cercle privé vers l’espace médiatique – modifie la dynamique psychique tout en prolongeant certains mécanismes propres à l’analyse.
Sur le plan du narcissisme, témoigner publiquement peut soutenir une restauration de l’estime de soi : l’histoire n’est plus seulement un stigmate, elle devient une ressource, une expertise vécue. Mais ce mouvement reste fragile, car il s’expose au regard, aux jugements, à la possibilité d’être mal compris.
Sur le plan de la sublimation, mon récit, par exemple, inscrit la souffrance dans un discours de prévention et d’accompagnement des personnes en prise avec l’alcool ou les dépendances. Mon témoignage s’articule alors avec ma pratique de psychologue : ce que j’ai enduré devient matière à penser, à écrire, à écouter, à soutenir chez d’autres.
En psychanalyse comme dans un tel podcast, le témoignage ouvre donc un espace singulier : un lieu où l’on ne se contente pas de dénoncer ou d’informer, mais où l’on tente de faire exister psychiquement ce qui, longtemps, n’a pu qu’être subi. La portée de ce geste réside autant dans ce qui se dit que dans ce qui commence tout juste à pouvoir se rêver, se penser et, parfois, se transformer.
Voilà pourquoi j’ai décidé de témoigner, de livrer cet épisode fondateur de ma vie, afin de permettre à d’autres de le faire à leur tour. Et je vous promets : cela fait un bien incroyable !
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